Un roman : CLEER – L.L. Kloetzer


Rentrée littéraire oblige, ce billet quitte la théorie des organisations ou l'informatique pour faire un détour par la littérature. Il propose la première, mais probablement pas dernière, critique de roman sur notre blog : la fiction contribuant à notre compréhension du monde, l'idée est de mettre en lumière les oeuvres qui sont liées à nos centres d'intérêt professionnels, ceux que nous partageons ici avec vous. La science-fiction, dans ses démarches de réflexion prospective ou de critique des utopies, est évidemment le genre idéal, mais ce ne sera pas le seul où nous nous cantonnerons.

Dans cette optique, nous ne pouvions mieux commencer qu'avec CLEER, un roman de Laure et Laurent (L.L.) Kloetzer sur le monde de la grande entreprise et du consulting, à l'approche résolument originale. Ce roman présente une multinationale, CLEER, par le biais d'une succession de projets auxquels contribuent deux jeunes auditeurs internes tout juste recrutés dans l'élitiste division "Cohésion Interne".

On peut lire le livre pour les intrigues, mêlant préoccupations corporate et suspense, des histoires qui composent le livre; pour la découverte progressive du groupe CLEER, véritable personnage central du livre; pour accompagner le parcours initiatique des deux héros, Charlotte l'empathe et Vinh l'homme d'action. Mais le livre a beaucoup à offrir en plus de son propos romanesque.

Sa structure en apparence simple (un chapitre / un projet / une histoire) cache une composition complexe. Le sous-titre, "une fantaisie corporate", en donne un indice : le livre ne suivra pas une structure classique. Citons Wikipedia : "En musique classique, la fantaisie est une composition de forme composite, par opposition aux formes musicales strictes telles que la sonate. Présente du XVIIe siècle à nos jours, elle permet au compositeur de déroger au cadre de composition habituel [...]. La fantaisie fait se succéder les thèmes plutôt qu'elle ne les organise." Juxtaposé au terme froid et connoté de "corporate", ce sous-titre sonne comme un oxymore. Le lecteur est prévenu, CLEER ne se laissera pas facilement étiqueter.

CLEER : une monographie ?

 
Quelques images résiduelles de la journée subsistent, gênantes. La réunion d'avancement de quinze heures a été décalée trois fois, mais il a tenu l'ordre du jour. Göding est resté silencieux, Moubarak s'est encore occupée de ses ongles; seul Pérec a tenté de tirer la couverture à lui. Vinh l'a cloué d'un regard, ce type ne peut résister à une opposition frontale. Chez Envisioning en vérité, ils ne connaissent rien à rien et c'est bien dommage pour eux. Pour des raisons historiques le Board les adore, alors que leur framework de travail est dépassé depuis des années. Paradoxe. [...] A cause d'eux, il faudra encore imputer quelques heures sur le projet Valéry et tout cela va fausser la marge. De peu. Du moins si Vinh n'oublie pas d'envoyer un mail à Kremski.
 

Pour qui est familier du monde du consulting, CLEER peut tout d'abord se lire comme la monographie d'une entreprise, certes fictive, mais qui concentre tous les aspects, coutumes, cultures, des sociétés existantes. Langage corporate, sabir franglais, pratiques RH, usages du mail, communication PowerPoint, gestion de projet, jargons, luttes de pouvoir, organisations matricielles, gestion budgétaire, planification à outrance : tous ces traits, et bien d'autres, composent l'univers de Charlotte et Vinh, les deux consultants de "Cohésion Interne". S'ils servent de contexte à une intrigue romancée, ils sont présentés avec un soin qui fait de CLEER un travail d'ethnologie, la monographie d'une société qui n'existe pas, mais d'une culture que nous cotoyons tous les jours.

CLEER : une utopie ?

 
La Tour sans fins se visse dans les nuages, songe merveilleux de verre et d'acier tiré entre terre et ciel, elle s'illumine pixel par pixel comme les employés du groupe arrivent à leurs postes de travail. A l'intérieur règne une clarté homogène, accordée aux rythmes biologiques, compensant les insuffisances du soleil automnal : le système Skylife lutte contre la dépression et favorise l'éveil.
 

Même si, dans la livre, la société CLEER présente des zones d'ombre, il s'agit d'une approche résolument optimiste, humaniste, du monde de l'entreprise. Loin des visions noires du mouvement "cyberpunk" qui faisait des megacorporations des entités supranationales déshumanisées et amorales, CLEER est une société à la culture très développée, cherchant à mettre en pratique une éthique sophistiquée. Cette description d'une organisation qui pourrait être, que nous aurions les moyens de créer, est sous cet aspect une utopie, au sens de l'ouvrage de Thomas Moore. Au lieu de s'attaquer à l'Etat, CLEER choisit un autre type de contrat social, l'entreprise, l'érigeant, le sacralisant, même, comme principal lieu de socialisation secondaire, mais aussi comme refondation de notre lien social. CLEER renoue ainsi avec les textes fondateurs de la science-fiction, en proposant au lecteur un questionnement prospectif : est-ce que la société présentée est crédible ? Est-elle possible ? Quels sont ses défauts ? Quels seraient les obstacles à sa mise en oeuvre ?

CLEER : une mythologie ?

 
Rappelez-vous : quelqu'un doit venir. Le Board s'agrandit. Un nouveau siège est apparu, vide, sur le cercle. Ceux que je vous charge de choisir nous aideront à le pourvoir.
 

Le terme de "fantaisie" rappelle également la "Fantasy", un genre dans lequel Laurent Kloetzer s'est précédemment illustré [1. Entre autres avec Le Royaume blessé] : sans affirmer que CLEER relève de ce courant, on trouvera quelques aspects de merveilleux ou de réalisme magique, dans la façon dont l'irrationnel ou l'extraordinaire peut faire irruption au cours du récit. Les relations de Vinh avec ses ordinateurs et les capacités empathiques de Charlotte en sont des exemples. Ces éléments sont liés à la quête initiatique des protagonistes. Cette initiation permettra à Charlotte et Vinh de découvrir un sens caché, fait de liens et de symboles, fonctionnant selon les règles de l'analogie alchimique. "Ce qui est en bas est comme ce qui est en haut, et ce qui est en haut est comme ce qui est en bas". Ce double niveau, esotérique et exotérique, propose au lecteur une mythologie syncrétique, nourrie de références et d'apports innombrables que l'on peut déceler à l'intérieur du livre comme des clins d'oeil, des hommages, ou des indices : dans la dernière histoire, "Up or Out", le personnage de Conrad peut être une allusion au livre Au coeur des ténèbres, de Joseph Conrad, qui a servi d'inspiration à Apocalypse Now. Le siège du Board dans le paragraphe cité plus haut peut renvoyer au siège périlleux qui attendait Galahad à la Table Ronde. Cohésion Interne fait penser à Circonstances Spéciales, dans le cycle de la Culture de Ian M. Banks, mais aussi à la Sécurité Interne du jeu de rôle Paranoia. Et ce ne sont que quelques-unes des références, probablement les plus évidentes. Selon que l'on soit "initié" ou "profane", on saura les relever et apprécier l'humour et la légèreté des auteurs.

CLEER : une singularité ?

 
Ce logo est un seuil, une porte, la première marche d'une ascension, ouverte à tous les regards, à tous les passages, dans le monde entier. D'ici, vous embrassez l'ensemble de la route. Le bleu, le blanc, le ciel, la lumière. Un escalier vers les cieux.
 

En faisant pénétrer le conte, le récit initiatique, le merveilleux, et le symbolisme, dans le contexte rationnel et utilitaire de l'entreprise, CLEER répond au désenchantement du monde analysé par Max Weber, qui constatait le recul des croyances religieuses ou magiques comme sources d'explication du réel. La juxtaposition du monde des indicateurs et de la gestion, et celui des symboles et du merveilleux est le résultat évident de la réintroduction de l'humain dans sa totalité à l'intérieur de la théorie des organisations. CLEER est inscrit dans son époque, une période de transition permise par l'intégration des apports de Norbert Elias et George Simmel sur les émotions et les sentiments à la sociologie des organisations, ou la déconstruction par le MAUSS [2. Mouvement Anti-Utilitariste en Sciences Sociales] de l'approche utilitariste. Lire par exemple L'Organisation en analyse [3. Eugène Enriquez, 1992] ou Donner et prendre [4. Norbert Alter, 2009] en contre-point de CLEER, c'est oser imaginer une alternative à l'entreprise vue comme une structure figée produisant selon des règles clairement énoncées des biens ou des services, ou comme une machine déshumanisante et asservissante. Loin de se résumer à ses produits, CLEER est une société abstraite, anhistorique, qui comme la tour dont elle a fait son siège, n'a ni début ni fin. Elle est incréée, s'est manifestée peut-être seule : la singularité technologique annoncée par les futurologues ne serait pas une Intelligence Artificielle, mais cette sorte d'intelligence sociale, collective et holiste ?

Liens

CLEER est sorti à l'automne 2010 et a eu droit à une certaine exposition. On peut trouver de nombreuses critiques, dont beaucoup recensées ici, qui aborde de façon plus classique que ce billet le thème du livre, son histoire, ou le style des auteurs. Voici quelques liens complémentaires :

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