La dette technique, fait social


L'image de la dette est une métaphore efficace pour traiter de l'inertie et de l'entropie dans les organisations. Dans un précédent billet, nous avions présenté le concept de la dette technique de Ward Cunningham, puis, dans un second billet, nous l'avions étendu à des aspects organisationnels. Si la dette technique est la représentation abstraite de l'accumulation des raccourcis pris par les équipes au cours des projets, la dette organisationnelle, de façon similaire, est la visualisation de l'ensemble des règles mal implantées. Examinons maintenant les liens entre ces deux aspects de l'entropie.

 Pourquoi s'endette-t-on ?

La dette technique est créée par les emprunts des informaticiens au cours des projets : l'emprunt est un acte économique qui permet d'observer la rationalité limitée de l'homo oeconomicus à l'oeuvre : si l'informaticien emprunte, c'est qu'il pense que l'avantage immédiat l'emporte sur les désagréments futurs. Quelles sont ses raisons de le faire ? L'hypothèse selon laquelle les développeurs sont tous des flemmards étant un cliché managérial devant être écartée, on peut constater aujourd'hui que le recours à la dette technique est :

  • un fait général : il se constate dans toutes les organisations
  • extérieur à l'individu : on ne parle pas de la dette de François, le développeur de l'équipe "Front-office", mais de la dette du système d'information
  • s'imposant à lui de façon coercitive : il ne choisit pas d'emprunter, il est contraint de le faire dans certaines conditions
  • ayant un certain historique : le phénomène n'est pas nouveau

Examiné sous cet angle, on constate que l'emprunt à la dette technique est un fait social : c'est-à-dire un comportement construit, qu'il est possible d'appréhender par l'étude de l'environnement des individus chez qui on l'observe. Une autre façon de le dire est de rappeler que le développeur n'est pas seul dans sa bulle, mais un membre d'une équipe existant au sein d'une organisation. Il a des contraintes, des délais à respecter, des méthodes à utiliser, des collaborations à gérer. Bref, il est inséré au sein d'un système social, et les causes de la dette technique sont à chercher de ce côté-là.

Emprunter à l'organisation pour rembourser au S.I.

La dette technique vient donc de l'environnement, de l'organisation. Cela peut-être intentionnel, l'effet voulu d'une stratégie improbable : "on va faire du Quick & Dirty et quand le système sera devenu ingérable on revend la boîte". Mais le plus souvent, il s'agit d'un effet induit par les pratiques, les processus en place et ce qui se joue tout au long du projet. Personne ne veut de la dette, mais elle survient. Sous cet angle, la dette est donc le résultat de pratiques inefficace. Or on se rappelle que l'inefficacité est justement la caractéristique des systèmes entropiques, c'est-à-à dire de ceux endettés au plan organisationnel.  Cette dette organisationnelle responsable de la dette technique peut prendre bien des aspects : formations bâclées des nouveaux arrivants, critères de recrutement RH plus en phase avec les besoins de la DSI, empilement de référentiels qualité, procédures redondantes, liens hiérarchiques ambigus, jeux politiques entre services, démotivation des équipes pour absence de reconnaissance ou de visibilité dans la trajectoire...

Si la dette technique est un produit de l'organisation, le corollaire implique que toute action efficace sur la dette technique doit être de nature organisationnelle. On aura beau créer des "task forces" destinées à apurer la dette, celle-ci recommencera immédiatement à se constituer. Prévoir au sein des budgets projet une part allouée à l'apurement de la dette n'est ainsi pas un moyen de la résorber, mais simplement une action visant à la contenir. Et l'injonction autoritaire de "mieux faire" a encore moins de chances d'aboutir...

Cependant, agir sur le système socio-organisationnel en aveugle peut vite conduire à alourdir une autre dette, la dette organisationnelle. Comme tout fait social, le recours à la dette doit donc au préalable s'étudier, sans quoi on risque de mettre en place une énième réforme bien intentionnée qui au final ne fera que compliquer encore plus la situation. Si on met l'effort sur les formations, mais que l'entropie vient de problématiques de délégations efficaces de pouvoir, non seulement on ne résout rien mais on complique encore plus la situation initiale. Le recours aux méthodes agiles - un levier organisationnel - peut permettre de résorber la dette, mais qu'on ne s'y trompe pas : comme le manifeste agile le sous-entend, ces pratiques reposent sur des postulats éthiques et méthodologiques forts, qui, s'ils ne sont pas mis en place au sein de la culture de l'organisation, ne permettront pas aux pratiques agiles de donner leur pleine mesure. Mais cette considération nous fait sortir du cadre de ce billet. L'organisation confrontée à un problème de dette technique ne peut donc faire l'impasse d'une analyse de son système, sous l'angle organisationnel comme social.

Liens

Source de l’image des singes : Flickr – ChrisL_AK – sous licence Creative Commons – Attribution

Contactez-nous

42 rue de Maubeuge
75009 Paris

Suivez-nous

Tous textes sous licence Creatice Commons CC-BY - Mentions légales Licence Creative Commons