L’organisation endettée


La dette technique, métaphore créée par Ward Cunningham en 1992, avait déjà fait l'objet d'un billet sur notre blog : "Je prendrai une fonctionnalité en plus et un brin de désendettement". Rappelons juste qu'il s'agit du passif accumulé lors des projets informatiques, par tous les raccourcis pris par les équipes, et qui pèse de plus en plus sur les nouveaux développements. C'est un sujet en vogue, que ce soit dans la communauté agile ou dans celle du management de projet traditionnel. Mais ce raisonnement par analogie peut être transposé à d'autres domaines.

L'organisation entropique

Ce qu'illustre la métaphore de la dette technique est en fait l'application du deuxième principe de la thermodynamique au système d'information, l'entropie :

"Plus l'entropie du système est élevée, moins ses éléments sont ordonnés, liés entre eux, capables de produire des effets mécaniques, et plus grande est la part de l'énergie inutilisée pour l'obtention d'un travail ; c'est-à-dire gaspillée de façon incohérente" (Wikipédia).

La notion d'entropie peut s'appliquer à toute approche systémique, quel que soit son objet (mécanique, thermodynamique, mathématique, informatique, ...), et donc à une organisation, définie classiquement comme un système organisationnel. Ce système organisationnel est formé de l'empilement des règles, normes, méthodes, procédures, qui visent à permettre aux individus de travailler au sein d'une organisation, en vue de participer à la production de valeur ajoutée (bien, service, ...). A cela s'ajoute les contingences de l'organisation, comme, par exemple, le droit social ou le contexte économique. Il s'agit donc de bien plus que les quelques macro-processus d'entreprise projetés au comité exécutif pour schématiser l'organisation. Ces procédures et organigrammes ne sont que la partie émergée, cartographiée, du système organisationnel. Et aux normes formelles, écrites, s'ajoutent les normes informelles, composant un système dont la complexité n'a rien à envier, au contraire, à celle du système d'information.

Justement, comme un système d'information, tout système organisationnel accumule, au cours de son existence, des changements (voulus ou subis) qui accroissent progressivement son entropie, rendant de plus en plus couteuse la production de valeur ajoutée. Les efforts d'organisation d'un système organisationnel visent à compenser une entropie, mais, toujours selon les principes de la thermodynamique, toute transformation s'effectue avec une augmentation du désordre global. Les efforts d'organisation produisent donc à leur tour de l'entropie, ne serait-ce par les frottements (les résistances). (Ce raisonnement analogique conforte d'ailleurs ce que nous écrivions dans le billet "Du changement au mouvement") L'état stable n'est pas l'état ordonné, mais le désordre.

Si les efforts raisonnés produisent donc de l'entropie, la dette organisationnelle, qui s'accroit avec le temps, est surtout un passif accumulé par les réformes bâclées, les réorganisations partielles, les stratégies mal inspirées, les impacts mal analysées, les dispositifs d'amélioration continue non maîtrisés, les effets de bord non perçus... Chaque fois qu'on fait l'impasse, lors d'une réorganisation quelconque, d'une véritable analyse de l'existant, et donc de la recherche d'une action appropriée, on produit de la dette organisationnelle. On achète un plan d'actions plus simple à mettre en place, avec de la complexité organisationnelle qui devra toujours être remboursée un jour ou l'autre. Avec intérêt.

Résorber la dette

Sans effort constant pour tenter de résorber la dette organisationnelle, celle-ci devient vite ingérable, rendant très difficile la mise en place de nouvelles actions, ou la simple maîtrise du système. Concrètement, comment limiter la dette organisationnelle ?

Le premier axe de travail consiste à développer une meilleure compréhension de l'existant, sous tous ses aspects. Seule une meilleure connaissance du système, de ses règles de fonctionnement, normes formelles comme informelles, peut permettre de mettre en place des actions appropriées. Cette analyse est aussi importante que sont en informatique, les études d'architecture et d'urbanisme. Et elle ne peut se contenter d'un tableau de bord d'indicateurs ou d'un audit des procédures écrites. L'organisation est un système complexe, aucune modélisation ne peut en donner de vision exhaustive. (Sur les vertus heuristiques limitées de la modélisation, cf. notre billet "Modèles et signes")

Le second consiste à être modeste dans le plan d'actions. Plutôt que de mettre en place des réformes drastiques ou d'ambitieux programmes de restructuration ou réorganisation, il vaut mieux s'appuyer sur les forces vives du système, et sa tendance naturelle, contraire à l'entropie, à s'auto-organiser (que l'en désigne en théorie des organisations par les termes de processus néguentropiques ou syntropiques). Il faut privilégier des actions limitées, ponctuelles, et soigneusement dosées, afin d'avoir le moins à emprunter. Pour des changements d'envergure, il faut donc privilégier la durée du projet, plutôt que l'ampleur et la simultanéité des changements.

Enfin, il ne faut pas tenter de nier la complexité du système. La monnaie d'échange, c'est la complexité. Si on refuse de la payer sur le moment, en privilégiant la simplification, il faudra alors s'acquitter de la dette plus tard.  Aucun plan d'actions ne devrait être mis en place sans une compréhension aussi fine que possible de ses tenants et de ses aboutissants.

Ces quelques pistes d'action ne font qu'effleurer le sujet. Par ailleurs, l'application de la métaphore de la dette technique au système organisationnel ouvre d'autres réflexions. Dans un billet postérieur, nous évoquons ainsi le lien de cause à effet entre dette organisationnelle et dette technique.

Liens

La dette technique est un sujet très prisé de la blogosphère, comme toute recherche sur Google le montrera. Voici quelques-uns des blogs qui ont traité du sujet :

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